Alors que la
Shoah - l´Holocauste - faisait rage dans une Europe presque
entièrement occupée par les Nazis, j´ai sauvé
des Juifs. Je l´ai fait pleinement conscient du risque que
j´encourais et en faisant fi des lois en vigueur qui accusaient
les Juifs de tous les maux imaginables. Véritable incitation
à la dénonciation, cette législation aboutissait,
dans tous les cas, à la détention des Juifs, à
leur assassinat. Je savais qu´en cas d´être découvert,
je ne courrais pas meilleur sort que ceux qui étaient persécutés.
J´ai réagi sans réfléchir pratiquement
et comme j´ai pu, face à la souffrance, à l´humiliation,
à l´injustice et au crime. Ces hommes et ces femmes
n´avaient pas été mis au ban des accusés
pour avoir commis un délit; leur crime était…
d´être nés Juifs; ils étaient inculpés
de charges qu´ils ne comprenaient pas et dont ils ne pouvaient
ni se défendre ni protéger leurs enfants. Je ne pouvais
rester indifférent! Même s´ils n´appartenaient
pas à ma famille, même s´ils ne faisaient pas
partie de mes amitiés et même si certains d´entre
eux m´étaient tout à fait inconnus, il m´était
impossible de continuer à vivre ma propre vie si je ne leur
tendais pas la main. Leurs caractéristiques physiques étaient
peut-être différentes de celles de mon entourage et
différente aussi leur façon de penser, leurs croyances
étaient autres que les miennes, certes, et leur parler, étrange,
mais ces différences ne m´empêchaient nullement
de me rendre compte qu´ils étaient humains au même
titre que moi; au contraire, elles me renvoyaient une image qui
me dévoilait que pour eux, c´était moi le différent!
L´humanité implique diversité et les variantes
entre individus et entre groupes humains sont propres à notre
essence. Faire un tort à quelqu´un, c´est comme
se l´infliger à soi-même; dans une certaine mesure,
je suis responsable de ce qui se passe autour de moi. J´ai
vaincu la tentation de me résigner à l´idée
qu´on ne pouvait rien faire. Et je n´ai pas été
le seul. Même s´ils n´ont été qu´une
minorité, d´autres, comme moi, ont démontré
par leurs actions qu´il est toujours possible de faire quelque
chose.
Bien sûr
que j´ai eu peur. Bien sûr que les choses n´ont
pas été faciles et qu´à plusieurs reprises
j´ai vécu dans l´angoisse, atterré par
ce qui pourrait m´arriver, regrettant ma tranquillité
perdue. Mais l´heure n´était ni aux plaintes
ni aux regrets ni aux faiblesses: dans cette horreur asphyxiante,
il fallait agir sans perte de temps, il fallait trouver des caches,
d´authentiques faux-papiers, de la nourriture en quantité
supérieure à ce qui correspondait, de l´argent,
des médicaments. Il fallait faire face aux problèmes
produits par les maladies et aux embûches qui surgissaient
à chaque pas. Il fallait essayer de découvrir parmi
les membres de sa famille, parmi ses voisins, ses amis et ses connaissances,
ceux qui consentiraient à aider, tout en cachant aux autres
ce que l´on faisait pour éviter d´être
dénoncé. J´ai dû mentir, j´ai dû
graisser la patte et faire semblant en même temps de vivre
normalement pour que personne ne suspecte quoi que ce soit. Je savais
que je pouvais être découvert. J´ai pris d´extrêmes
mesures de précaution et j´ai eu une chance que d´autres
n´ont pas eue: celle de pouvoir sauver des vies humaines et
de ne pas être découvert.
Ce que j´ai
fait était expressément défendu. J´ai
commis le délit de désobéir à la loi,
conscient de mes actions et à la fois absolument convaincu
que ce que je faisais était correct. Face à ce que
la loi m´imposait, j´ai choisi de faire ce qui me semblait
légitime, de faire le Bien tel que je l´entends: une
loi qui encourage le Mal est inadmissible pour moi. Bien que la
propagande fomentait toute sorte d´explications pour démontrer
que ces personnes n´étaient pas… des personnes,
mais des ennemis, et que pour le bien de l´espèce humaine,
ces ennemis devaient disparaître, je ne pouvais pas ne pas
voir en chacune d´elles un être ayant les mêmes
droits que moi à la VIE. Certains préceptes de morale
se situent au-dessus de toute loi, ce sont ceux qui nous guident
et que j´essayerai de transmettre à mes enfants pour
que ceux-ci à leur tour les transmettent aux leurs. Le Bien
est un concept clair et simple à mes yeux, qui peut se réduire
à un simple « Tu aimeras ton prochain comme toi-même
». Or, tout être humain est, à mon sens, mon
prochain, qu´il pense ce qu´il pense, qu´il croît
en ce qu´il croît, qu´il parle comme il parle
et quel que soit son aspect physique! Voilà ce que je laisse
au monde en héritage. C´est ce que l´on m´a
enseigné; c´est ce que j´ai appris. Ce que j´ai
fait ne mérite aucune reconnaissance particulière;
c´était ce qu´il fallait faire!